Le droit et l’adaptation cinématographique des romans policiers, Sueurs froides d’Alfred Hitchcock
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Premières lignes d'une contribution (suite à une journée d'études) publiée dans De l'assassinat considéré comme l'un des arts juridiques Droit et littératures policières (XIXe - XXe siècle) sous la direction de Pierre Bonin et Laetitia Guerlain, en 2022
L’une des premières références du mouvement droit et littérature est un professeur de droit américain, John Henry Wigmore. Spécialiste du droit de la preuve, comparatiste reconnu, Wigmore est l’auteur des premières listes de Legal Novels ainsi que des critères qui permettent de classer les romans en fonction des thèmes juridiques abordés[1]. Par la suite, le mouvement prend de l’ampleur, fournissant à certains théoriciens comme Richard Posner[2] ou Ronald Dworkin[3] les matériaux nécessaires afin de concevoir une modélisation conceptuelle. Lorsqu’on évoque le mouvement droit et littérature, il est fréquent de se concentrer sur les romans classiques du XIXe siècle, sur des auteurs comme Balzac ou Dickens, ou encore sur des œuvres emblématiques. En revanche, la littérature policière a semble-t-il été écartée pour des raisons mal connues. Ceci est d’autant plus étonnant que Wigmore lui-même entretenait des liens avec des juristes auteurs de romans policiers, comme Erle Stanley Gardner, avocat et créateur de Perry Mason. Les interventions de cette journée réparent cet oubli, de manière particulièrement pertinente.
Dans la présente contribution, notre dessein est de franchir un pas supplémentaire. La littérature policière a toute sa place dans une étude pluridisciplinaire qui intègre les logiques juridiques et littéraires. Cependant, cette littérature a aussi fait l’objet de nombreuses adaptations, de réécritures (d’une certaine manière, nous y reviendrons), pour nourrir la création cinématographique.
Les scénarii de multiples films ont ainsi pour principale source des romans policiers connus.
Dans la logique du mouvement droit et littérature, on insiste habituellement sur deux axes, le droit dans la littérature, c’est-à-dire la recherche de concepts, de professions ou de thématiques générales portant sur le droit dans des romans ou des pièces de théâtre, d’une part, et le droit comme littérature, c’est-à-dire le recours à des techniques d’analyse littéraire pour mieux comprendre le droit et offrir des grilles d’études inédites, d’autre part.
Dans une perspective similaire, le cinéma nous paraît constituer un terrain d’analyse très riche. Comme en matière littéraire, on trouve dans les films le portrait de certains juristes, la description de procédures juridiques ou encore la présentation de concepts.
Le croisement des différentes thématiques précédentes ouvre dès lors des voies nouvelles d’autant plus intéressantes qu’elles impliquent de tenir compte des règles générales de la littérature, des spécificités du genre policier et des contraintes ou des choix de l’approche cinématographique.
Afin d’approfondir cette question, nous avons choisi d’étudier en parallèle un roman policier et le film qui en a été tiré. Le roman, rédigé par Pierre Louis Boileau et Pierre Ayraud dit Thomas Narcejac, s’intitule D’Entre les morts, au moment de sa publication en 1954[4]. Il sert de base pour l’écriture du scénario de Vertigo, traduit en français par Sueurs froides, le film d’Alfred Hitchcock[5] qui sort au cinéma en 1958.
Notre but est de mieux comprendre l’utilisation du droit dans un roman policier et dans un film, en tenant compte des distorsions créées entre les deux œuvres, de leurs conséquences et des intentions des auteurs. Nous retrouvons, entre autres, les raisonnements de Posner et Dworkin sur l’intention de l’auteur d’une œuvre littéraire et sur sa réception.
Nous commencerons par confronter l’intrigue du roman au scénario du film pour mettre en exergue les différences les plus visibles et les points communs (I). Ensuite, nous étudierons les principaux points de droit qui sont abordés (II). Enfin, nous poserons la question du point de vue et de l’intention de l’auteur/réalisateur (III).
[1] W. R. Roalfe, John Henry Wigmore: scholar and reformer, Northwestern University Press, 1977; A. Porwancher, John Henry Wigmore and the Rules of Evidence: The Hidden Origins of Modern Law. Columbia, University of Missouri Press, 2016; A. Riles, "Encountering amateurism: John Henry Wigmore and the uses of American Formalism", in Rethinking the Masters of Comparative Law, Riles, Bloomsbury Publishing, 2001, p. 94 et suiv.; A. Simonin, "Make the Unorthodox Orthodox: John Henry Wigmore et la naissance de l'intérêt du droit pour la littérature", in A. Garapon et D. Salas (dir.), Imaginer la loi, Michalon, 2008, 27-68
[2] R. A. Posner, Law and Literature, Harvard University Press, 2009 (1988).
[3] R. Dworkin, Law's Empire, Harvard University Press, 1986.
[4] Dans cette contribution, les références renvoient à l’édition Folio Policier, Denoel, 1958 (réédition 1999).
[5] Concernant ce réalisateur les biographies sont nombreuses ; on peut citer entre autres D. Spoto, La Vraie vie d’Alfred Hitchcock, Ramsay, 1994 ; P. McGilligan, Alfred Hitchcock : une vie d'ombre et de lumière, Actes Sud / Institut Lumière, 2011. Pour une étude juridique, voir notre ouvrage Les Lois d’Alfred Hitchcock, Mare et Martin, 2018.