La fonction publique et la politique chez Simenon entre méfiance et corruption
Nouvel article à l'AJFP de mai 2026
Une belle rencontre avec Simenon autour du fonctionnaire et du monde politique
en voici les premières lignes
"Dans une œuvre considérable par son ampleur (sous son nom propre il a écrit plus de 220 romans et nouvelles dont la fameuse série autour du commissaire Maigret), Georges Simenon a consacré assez peu de pages à la fonction publique en lien avec le monde politique national. Il préfère le fonctionnaire traditionnel, à commencer par le policier, aux ministres ou aux députés, et à leur entourage. Les rares exemples que l’on trouve sous sa plume n’en sont que plus instructifs. Ils permettent d’appréhender le regard critique du romancier sur un monde qui lui semble tout à la fois éloigné, curieusement ridicule, par certains côtés, et dangereux si on prend le temps de l’examiner dans son fonctionnement général. À bien des égards, il choisit avec plaisir de consacrer son travail aux petites gens, aux histoires humaines, pour éviter tout à la fois la confrontation avec la grande histoire et les approches déplaisantes qui, à ses yeux, caractérisent le théâtre politique.
Pour évoquer la figure du fonctionnaire, et plus généralement de l’agent public, lié aux logiques politiques, nous avons choisi deux romans qui appartiennent aux deux mondes de l’auteur. D’un côté, il y a un roman policier avec l’intervention du personnage phare, le commissaire Maigret : Maigret chez le ministre. De l’autre, se trouve un roman dur, pour reprendre l’expression que Simenon a lui-même utilisé pour caractériser l’œuvre non policière : Le Président.
Dans le premier roman, daté de 1954, le commissaire bien connu est convoqué en pleine nuit par le ministre des Travaux publics, Auguste Point. Il apprend de la bouche de ce dernier la disparition d’un dossier majeur, le rapport Calame, qui concernait un projet immobilier. Le contexte est dramatique : un sanatorium a été détruit à la suite d’un glissement de terrain, faisant plus d’une centaine de morts parmi les enfants qui s’y trouvaient. Ce dossier est en réalité un rapport d’étude commandé avant la construction des bâtiments. Dans ce rapport, son auteur, le professeur Calame, dénonçait justement les dangers du projet en insistant sur les fragilités du terrain et en annonçant les conséquences catastrophiques qui en découleraient. Le ministre a été destinataire de ce rapport qui semble avoir été trouvé par hasard dans un débarras de l’École des ponts et chaussées. Il s’est fait volé le document, immédiatement après, dans un appartement privé qu’il occupait. Il charge Maigret de retrouver le voleur et de limiter, autant que faire se peut, le scandale qui en découle. Le commissaire va mener cette tâche à bien, tout en découvrant les agissements de plusieurs personnages peu recommandables : d’abord, un député qui est aussi un patron de presse qui souhaite utiliser le rapport en question à des fins de chantage, ensuite, et surtout, le directeur de cabinet du ministre lui-même, Fleury, qui s’avère être un personnage peu fiable qui a permis au voleur d’entrer dans le ministère et qui lui a même fourni la possibilité de voler le document.
Publié en 1958, le second roman est bien connu des cinéphiles puisqu’il a été adapté par Michel Audiard et Henri Verneuil avec dans le rôle-titre Jean Gabin. Simenon nous offre le portrait d’un haut responsable politique, à la retraite. Le président du conseil Augustin (on ne connaît pas son nom de famille) a quitté ses fonctions bien des années plus tôt. Il est désormais éloigné du monde politique. Il habite une résidence, avec sa secrétaire, son infirmière, son chauffeur, et un personnel de maison. Une crise politique qui se produit à Paris l’amène à réfléchir à son passé. La solution de la crise présente serait en effet de faire arriver au pouvoir un député bien connu à cette époque, Philippe Chalamont. Or, ce personnage a été le directeur de cabinet du président et surtout a communiqué des informations confidentielles sur une dévaluation, permettant l’enrichissement de son beau-père, au détriment de l’État français. Le président a fait écrire à son directeur de cabinet une lettre dans laquelle il avouait ses agissements. Disposant toujours de cette lettre, Augustin s’attend à la visite de son ancien directeur de cabinet. La nuit passe. Rien ne se produit. Au petit matin, après de nombreuses réflexions, le président renonce à utiliser la lettre et choisit de la brûler. Il a découvert que les Renseignements généraux avaient approché sa secrétaire pour savoir où se trouvait la preuve en cas de décès… Le roman se termine par un constat amer sur le pouvoir."