Cormenin et Tocqueville, Deux regards juridiques sur l’administration et la politique
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Voici le début d'une contribution sur Cormenin et Tocqueville, publiée dans l'ouvrage Avec Cormenin Pérégrinations, sous la direction d'Adrien Lauba et de Damien Salles en 2024 aux Presses universitaires de Poitiers
« Je veux parler de ce qui s’est passé dans la commission de constitution dont j’ai fait partie (…). Pour ne point se perdre dans des discussions prématurées, on chargea une sous-commission de régler l’ordre des travaux et d’en proposer la matière. Malheureusement, la sous-commission fut composée de telle manière que Cormenin qui nous présidait en fut le maître et se substitua en réalité à elle. Cette initiative permanente dont il se trouva ainsi chargé, et la direction des débats qui lui appartenait comme président, exercèrent la plus funeste influence sur nos opérations subséquentes, et je ne sais s’il ne faut pas leur attribuer principalement les vices de notre œuvre. Ainsi que Lamennais, Cormenin avait composé et publié une constitution de sa façon et il prétendait bien, comme celui-ci, que nous l’adopterions. Mais il ne savait trop comment nous y amener (…). Cormenin désespérait donc de nous convaincre, mais il se flatta de nous surprendre. Il espéra nous faire admettre son système peu à peu et, pour ainsi dire, à notre insu, en nous en présentant tous les jours un petit morceau. Il fit si bien qu’une discussion générale ne put jamais s’établir sur l’ensemble de la constitution et que, dans chaque matière même, il fut presque impossible de rechercher et trouver les idées mères. Il nous apportait chaque jour cinq ou six articles tous rédigés, et ramenait peu à peu et patiemment sur ce petit terrain tous ceux qui voulaient s’en écarter. On regimbait quelquefois, mais, de guerre lasse, on finissait par céder à cette contrainte douce et continue. L’influence d’un président sur les travaux d’une commission est immense ; tous ceux qui ont vu de près ces petites assemblées me comprendront. Il faut convenir pourtant que si plusieurs d’entre nous avaient eu la volonté très arrêtée de se soustraire à cette tyrannie, ils auraient fini ensemble par y parvenir. Mais le temps manquait pour les grandes discussions, et le goût aussi ».
On doit ce portrait à charge de Cormenin à Alexis de Tocqueville. Alors qu’il a dû interrompre sa carrière politique en raison de soucis de santé, le député normand, auteur de La Démocratie en Amérique, se plonge dans ses souvenirs récents pour donner sa vision de la IIe République et de sa naissance. Cet ouvrage, demeuré inédit du vivant de l’auteur, a été rédigé entre juin 1850 et septembre 1851, période durant laquelle Tocqueville n’a plus beaucoup d’illusions concernant le régime qu’il a contribué à construire au sein de l’assemblée constituante. Faut-il y voir l’explication du ton déjà critique à l’encontre de celui qui a été président de la commission de constitution, Cormenin ? Sans doute. Les deux hommes se connaissent assez bien pour avoir traversé la monarchie de juillet sur les bancs de la chambre des députés et, surtout, pour avoir partagé des soucis souvent comparables en matière de droit, d’institutions et d’évolution juridique.
Quels éléments permettent de rapprocher Cormenin et Tocqueville ?
Si on exclut l’origine aristocratique, il est relativement aisé de découvrir de multiples arguments les opposant. Tocqueville est un monarchiste, rallié à la république en raison des circonstances tandis que Cormenin est un opposant farouche à la monarchie, du moins sous Louis-Philippe. Le premier vante les mérites de la décentralisation tandis que le second est considéré comme l’un des grands penseurs de la centralisation en France.
Néanmoins, pour comprendre l’importance de cette rencontre, pour en mesurer aussi toute la richesse, il convient d’approfondir les débats de cette époque.